"Sans leadership, sans gouvernance, il est impossible de pouvoir développer les pays africains."

L'ancien Premier Ministre Augustin Matata Ponyo discute le Covid-19 et ses conséquences économiques en RDC

Suite à la crise du coronavirus, le Bureau de la KAS en RDC a reconverti une partie de ses débats en interview. Avec cette série d’émissions nous voulons discuter avec le public congolais intéressé par la politique des questions d’actualité nationale et internationale.

Pour la première émission de cette podcast-série, la KAS avait l’honneur d’interviewer l’ancien Premier Ministre et Ministre des Finances de la RDC, Augustin Matata Ponyo, aujourd’hui Sénateur, pour parler avec lui de la crise Covid-19 et les conséquences économiques en RDC. L’interview (écouter ici) a été faite par le Représentant Résident de la KAS en RDC, Benno Müchler. Sur notre site Facebook, vous pouvez commenter et partager vos idées.

 

 

KAS RDC: Bonjour Honorable. Rappelez-vous du mois de janvier quand nous avions eu les premières nouvelles de cette épidémie en Chine. Auriez-vous cru, un jour, que ce virus arrivera en RDC ?

 

Augustin Matata Ponyo : D’abord, merci beaucoup pour cette interview par laquelle vous me donnez l’opportunité de m’exprimer. Pour revenir à la question posée, je pense que personne ne pouvait imaginer les dégâts que ce virus, parti de Wuhan en Chine, allait faire à travers le monde entier. Personne n’était en mesure de l'imaginer. Vous vous rappelez que même en Europe, certains Premier Ministres, comme Johnson de la Grande-Bretagne ou le Président américain, Donald Trump, tous parfois se moquaient de ce virus, mais qui par la suite a commis des dégâts assez importants. Donc, personne n’était en mesure de pouvoir imaginer que ce virus allait secouer le monde entier de la manière dont il l'a fait. Aujourd’hui, le monde entier en est secoué. Ce n’est plus qu'une simple épidémie, mais elle a été déclarée comme une pandémie et par conséquent, elle a un impact à la fois économique et social dans le monde entier.

 

 

KAS RDC: Comment voyez-vous la situation actuelle en RDC où on a plus de 2.000 cas ?

Matata : D’abord, d’entrer en jeu, je dois dire que nous devons être heureux d’une manière générale en Afrique et plus particulièrement en RDC, que les dégâts de la Covid soient des dégâts plus ou moins minimums parce qu’on avait tous peur, disons qu’avec le niveau de système de santé que nous avons, les dégâts auraient pu être beaucoup plus dramatiques qu’en Europe ou en Occident de manière générale où les systèmes de santé sont beaucoup plus perfectionnés. Mais là, comme vous l’avez dit, nous sommes à plus de 2.000 cas enregistrés, mais nous sommes à moins de 100 morts. Et voyez-vous, c’est depuis le mois de mars que le pays a connu son premier cas du coronavirus, et être à moins de 100 morts constitue une performance. Et par rapport à ce que nous voyons aujourd’hui, les pays comme les Etats-Unis qui ont près de 100.000 personnes décédées, pays comme l’Italie ou la Grande Bretagne. Je pense que nous pouvons dire qu’en RDC la situation est globalement tolérable en termes de nombre des cas, mais aussi spécialement en nombre des morts.

Mais, comme vous l’avez dit, du point de vue économique la RDC va être aussi sérieusement affecté parce que nous projetons un taux de croissance négatif à environ 2 pourcent. Mon bureau au « Congo Challenge », comme vous  savez, j’ai un bureau d’étude qui est un « think tank » économique qui pense, au plus bas, que la RDC devait être, la plus faible croissance de 2 pourcent et au plus fort on pourrait être  à environ  4 pourcent. Donc, il y a une hypothèse pessimiste et une hypothèse optimiste. Mais en ce qui concerne les finances publiques, ils vont subir un choc important parce que comme vous savez, pour les quatre premiers mois, le déficit des finances publiques a atteint les 600 milliards de FC, ce qui n’était pas le cas l’année passée. Pour ce qui précède les quatre premiers mois de l’année 2019, les finances publiques étaient plutôt d’un solde positif. Et cela a impacté, comme vous le savez, le secteur économique parce que nous avons la dépréciation monétaire, comme vous savez le taux d’échange est en train d’avoisiner les 2.000 FC le dollar américain, ce qui a certainement entrainer la surchauffe monétaire, compte tenu de la relation existante entre le taux d’échange et les prix intérieurs, étant donné le caractère extraverti de l’économie congolaise et le taux d’inflation qui avoisine déjà le 6,5 pourcent et pourrait à la fin de l’année dans l’hypothèse pessimiste atteindre les 30, 40 pourcent ce qui serait dramatique pour l’économie congolaise et spécialement, pour ceux qui ont des revenus faibles.

 

 

KAS RDC : La Présidence et le Gouvernement, ils ont pris des mesures très tôt afin de mitiger l’impact de la crise, y compris une aide financière pour la période de 12 mois? Comment voyez-vous les premiers effets de cette aide, en particulier les assouplissements pour les entreprises comme par exemple  la suspension de la TVA sur le revenu locatif ? Est-ce que c’est assez ? Est-ce qu’il faut faire plus ?

Matata : Je pense que ce n’est pas assez parce que comme je l’ai dit au Sénat lorsque nous avons reçu le Premier Ministre, je soulevais le fait que cette crise semble être gérée essentiellement sur les aspects sanitaires, les aspects médicaux, alors que la conséquence  plus dramatique doit plutôt être attendu du côté socio-économique. Cette crise, contrairement aux dégâts qu’il a entrainé à l’Occident, ici, on semble voir un nombre des morts limité. Mais j’ai dit qu’il faut faire attention parce qu'avec la crise économique subséquente à ce virus, la baisse des recettes fiscales, l’entrée en faillite des plusieurs entreprises, l’augmentation du chômage, ça va entrainer des morts qui pourraient être au-delà  de ce que Covid aurait tué. Si quelqu’un doit aller à l’hôpital parcequ'il a la malaria, et qu'il n’a pas d’argent pour se faire soigner, il va mourir. Si une femme qui est enceinte ne sait pas se faire soigner, elle va mourir. Si une personne n’a pas de moyens, pour s’acheter à manger, parce qu’il est au chômage, il va mourir. Donc, la vulnérabilité des personnes, surtout  les plus défavorisées va s’accroitre. Et les morts pourraient être à 2.000, 3.000, 4.000 du fait de la vulnérabilité. Et donc il faut absolument que des mesures soient prises. Donc ces mesures ont été insuffisantes, pour répondre à votre question, parce qu’on n’a pas vu des mesures par exemple pour soutenir les entreprises. Certaines entreprises ont été fermées. On a fait le lock-down, donc le confinement, mais on n’a pas soutenu les entreprises. Et cela pourrait avoir un effet dramatique sur les conditions socio-économiques de la population.

 

KAS RDC : Honorable, en Europe, par exemple aussi en Allemagne, on voit actuellement que l’Etat vient à l’aide aux plus grandes entreprises du pays. On a vu l’exemple de la Lufthansa. Actuellement, l’Allemagne est en train d’aider la « SNCF allemande ». Donc, est-ce que c’est possible en RDC, avec un budget national qui est déjà modeste, de créer un fonds national ?

Matata : Justement, lorsque vous avez un budget qui est inférieur à 5 milliards. Les recettes mensuelles fiscales n’atteignent même pas 300 millions USD par mois, ce qui est le niveau de ce que moi, j’ai mobilisé quand j’étais Ministre des Finances il y a 10 ans. Pendant ce temps la population s’est accrue, les institutions ont été créées, et les dépenses continuent d'être couvert par des niveaux des recettes d'il y a 10 ans. C’est inimaginable. Je vous donne l’exemple de « Congo Airways », C’est une société publique, mais depuis qu’on a arrêté, on a fait le lock-down, « Congo Airways » n’a  reçu aucun financement. Ou encore Transco qui est une entreprise publique qui s'est vu contraint de ne transporter que 20 personnes. Le budget de l’État qui est déjà très faible ne permet pas au Gouvernement congolais de soutenir les entreprises privées ou publiques et c’est à ce drame que je faisais allusions quand j’ai dit que nous risquons de vivre les conséquences des conditions économiques et sociales dramatiques qui vont augmenter le nombre des morts supérieurs à ceux tués par Covid-19 quand Covid-19 serait déjà parti.

 

 

KAS en RDC: Ca me mène au prochain complexe de questions. On a le FMI qui, au début de la crise, a suspendu pour 25 pays les dettes à payer pendant les prochains 6 mois. Il y a d’autres qui disent, il faut suspendre les dettes complètement. Il y a le Premier Ministre éthiopien qui dit qu'il faut faire encore beaucoup plus au niveau international pour aider les économies faibles. Et à l’inverse, on peut aussi comprendre, car il y a des critiques à l’étranger qui disent qu’on a vu beaucoup de problèmes dans plusieurs pays africains, soit la corruption, soit d’autres problèmes qui freinent le développement et qui sont aussi à la source de cette crise, vue les faibles états des systèmes de santé. La question que j’aimerais vous poser est la suivante: est-ce que vous comprenez ces critiques ? faut-il insister sur la communauté internationale ou faut-il insister beaucoup plus sur les efforts nationaux? mais aussi faudrait-il insister beaucoup plus sur le fait que les pays doivent essayer de « s’en sortir » d'eux-mêmes ?

Matata : Je suis tout à fait d’accord avec vous pour ce problème qui est la corruption. C’est un élément assez critique parce que le taux de pression fiscal dans un pays comme le nôtre est à 9 pourcent alors que la moyenne africaine est de 24 pourcent. Ça veut dire qu’il y a une évaporation des recettes fiscales. Moi-même, quand j’étais Premier Ministre j’ai fait monter ce taux de pression fiscal à 16 pourcent dans ce même pays. Mais aujourd’hui il est descendu à moins de 9 pourcent. Ça veut dire que vous avez là presque 7 pourcent des recettes, comparé au PIB, qui se volatilisent. Et si vous prenez 7 pourcent de taux de pression fiscal, vous pouvez imaginer ce que cela représente. C’est presque la moitié des resources qui se vaporisent. Et si on devait remonter ce taux à la moyenne africaine qui est de 24 pourcent, ou à 40 pourcent qui est la moyenne européenne, on s’imagine que beaucoup de recettes se volatilisent. Donc je pense que la question de la corruption et de la bonne gouvernance d’une manière générale, est une question importante et sur laquelle il faut tabler. Vous savez moi-même, en tant que Professeur d’Economie, j’ai toujours pensé au regard de l’expérience que j’ai eu comme Ministre des Finances pendant deux ans et comme Premier Ministre pendant cinq ans que le leadership et la gouvernance constituent des éléments clés pour le développement des pays africains. Sans leadership, sans gouvernance, il est impossible de pouvoir développer les pays africains parce que les ressources qui peuvent venir des fonds monétaires de la Banque Mondiale, si elles sont mal gérées ça ne peut rien produire.

Au lieu de parler du « Plan Marshall » il faut plutôt parler du « Plan de Leadership et de Gouvernance » parce que quand on regarde très bien comment est-ce que les pays occidentaux se font développer, c’est grace à un leadership de qualité, et à une gouvernance de qualité. Quand on tourne nos regards vers les économies de l’Asie, vous faites référence à Lee Kuan Yew du Singapour ou à Général Park à la Corée du Sud, mais c'est également une question de leadership et de gouvernance. Quand on regarde  l’Île de Maurice qui a fait énormément de progrès, c’est un problème de leadership et de gouvernance. Quand vous voyez le cas du Botswana, un Président qui termine son mandat et qui est acclamé dans son pays pour la bonne gouvernancedont il a fait preuve. Moi, je pense qu’il faut absolument évoquer ces questions-là. Le leadership et la gouvernance constituent des éléments clés. D’ailleurs, à l’Université Protestante où j’enseigne les cours d’Economie, j’ai créé une école de leadership et je souhaiterai d’ailleurs que la Fondation Konrad Adenauer puisse nous appuyer parce que c’est une école au sein de la Faculté Economie qui est en train d’examiner la relation entre la qualité de leadership et le progrès économique dans le monde. Et quand vous regardez de très près, c’est une question de leadership qui impacte la gouvernance, qui impacte la qualité des instituions, et qui entraine le progrès.

En ce qui concerne l’appui du FMI, un pays comme la RDC ne peut pas beaucoup bénéficier de la suspension parce que nous, ayant déjà atteint le point d’achèvement, nous avons bénéficié d’une réduction d’une aide de près de 10 milliards USD. Le niveau de la dette de la RDC avoisine aujourd’hui 5 milliards. Donc la RDC ne bénéficie pas substantiellement de ce cette mesure parce que le niveau d’endettement est plus ou moins acceptable. Moi je crois que, quelque soit l’appui que nous avons reçu deux fois du FMI, avec tous ces fonds-là, il faut qu’on soit assuré d’une gouvernance de qualité. La qualité de gouvernance n’étant pas là, tous ces fonds n’auront servi à rien du tout. Au contraire, soit le programme de l’ajustement structurelle et la suite, la question de gouvernance et de leadership de qualité demandent d'être retenus parmis les points les plus importants sur lesquels à mon avis les partenaires multilatéraux et bilatéraux doivent nous amener. Comment devons-nous faire pour améliorer le leadership et la gouvernance qui constituent le point clés pour le progrès des pays en développement.

 

 

KAS RDC : Ca me mène à ma dernière question, alors ce concept, ça serait votre concept pour après la crise? parce qu’il faut discuter déjà maintenant sur la suite de la crise que l'on espère va finir très prochainement. Qu’est-ce qui sont pour vous les grands sujets sur l’agenda politique qu’il faut attaquer après la fin de cette crise en RDC?

Matata : Je pense qu’il faut absolument comprendre d’abord que la question de leadership et de gouvernance, c’est une question clé. Il faut que la RDC puisse clairement définir sa vision, établir les objectifs en terme de développement, par rapport à l'émergence. Deuxièmement il faut comprendre qu’il faut investir suffisamment dans le secteur de la santé qui constitue, comme vous le savez, un état pauvre dans ce pays. On n’a pas d’hôpitaux. Vous vous rappelez qu’on parle d’une cinquantaine de respirateurs pour l’ensemble du pays. Et les hôpitaux de qualité, il n'y en a pas. Les centres de santé de qualités, il n’y en a pas. Donc il faut absolument que la RDC puisse suffisamment investir dans le domaine de la santé. Et troisièmement, je pense qu’il faut voir aussi les domaines de la recherche et le domaine de la technologie parce que la médecine aujourd’hui va de pair avec la technologie. Donc il faut absolument que la RDC puisse aussi prendre en compte ces domaines de la recherche et la haute technologie qui ne sont pas très considérés dans le pays. Il faut absolument que la RDC aussi travaille en ce qui concerne l’après-Covid-19, sur la relance du secteur économique. La crise économique risque d’être beaucoup plus profonde en 2021 qu’en 2020 alors que Covid sera déjà partie. Avec beaucoup d’entreprises qui ont été fermées, avec beaucoup de gens au chômage, qui risquent de mourir de manque de revenu. Il faut que le Gouvernement examine l’ensemble des questions pour une gestion efficace après Covid-19 notamment à l’investissement essentiellement dans le secteur de la santé et donnant l’appui aux entreprises publiques et privées.

 

KAS RDC : Honorable, je vous remercie beaucoup pour cette occasion, pour cette interview.

Matata : Merci beaucoup, au revoir.

 

 

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