Si la Fondation Konrad Adenauer et l’ASECOD , en coopération avec l’INEADE, ont décidé de consacrer le numéro 13 de la bande dessinée Afrique Citoyenne au sujet de l’émigration, c’est surtout dû à l’actualité brûlante. En effet, l’émigration n’a jamais connu un tel afflux, une telle intensification inquiétante. Des milliers de jeunes qui quittent leurs familles, leur pays pour se jeter dans une aventure très souvent mortelle, cela donne à réfléchir.
Au Sénégal comme en Europe, des experts se sont penchés sur la question de savoir pourquoi ces jeunes partent, ce qu’ils attendent en Europe et ce qui les attend en Europe, mais aussi de savoir comment les retenir en Afrique. Certes, l’émigration a toujours existé au Sénégal, et les émigrants contribuent jusqu’à présent de manière considérable à la création de richesses : ils construisent, ils investissent, ils créent des emplois. Cependant, les conditions ne sont plus les mêmes : encore il y a dix ans, il y avait du travail en Europe, maintenant, certains pays ne savent plus comment réduire leurs taux de chômage exorbitants. Donc, l’espoir de trouver une situation décente en Europe diminue de plus en plus.
Une fois en Europe, la situation des émigrés est loin d’être enviable, la nouvelle Afrique Citoyenne en parle : ils courent le risque d’isolation sociale, de perte d’identité, de tomber dans la délinquance – de quel futur rêvent donc les émigrés ? Et est-ce que la situation qu’ils vivent en Afrique est vraiment si sombre ? Le jeune émigré de notre bande dessinée, Oussou, est un élève brillant, plein de perspectives. Pourquoi ne voit-il pas toutes les potentialités au Sénégal ? Pourquoi ne veut-il pas envisager un avenir au Sénégal ? Oussou est comme obnubilé. Pour lui, l’Europe est la panacée de tous les problèmes qu’il a peur de rencontrer un jour, alors qu’il n’a même pas encore quitté l’école. Qu’est-ce qui le fait rêver d’une Europe qui n’existe pas, et qu’est-ce qui fait qu’il est prêt à affronter la mort, à l’instar de tant de jeunes de son âge ?
C’est un mirage, le mirage d’une Europe rêvée, non existante en fait. C’est également l’effet de contamination, le fait de voir les réalisations des émigrés qui ont réussi le pari. Mais il y a aussi la facilité d’accès au voyage : les passeurs qui cherchent des clients, des copains qui entraînent d’autres, voire des familles qui poussent leurs enfants à l’émigration.
Il est très facile, semble-t-il, de trouver un passage pour l’Europe, les familles hypothèquent leurs maisons, comme c’est le cas de la famille d’Oussou, les mères vendent leur or, d’autres des terrains. La bande dessinée demande, à juste titre, si tout cet argent, tous ces moyens perdus, n’auraient pas pu être utilisés de manière plus profitable au Sénégal, en effectuant des petits investissements porteurs. Ici, avec le crédit de la mutuelle du quartier, un jeune a ouvert un cybercafé, là, d’autres ont formé une coopérative de négoce de fruits et légumes, dans le cadre du projet REVA. Les jeunes ont des possibilités de faire fortune, elles semblent peut-être insignifiantes, mais elles peuvent évoluer et grandir, à condition de rester au pays.
Tout en attirant l’attention des jeunes sur les risques énormes, destructeurs et mortels d’une aventure qu’ils pensent salvatrice, Afrique Citoyenne N° 13 met l’accent aussi sur l’aspect psychologique de cette folie contagieuse. Le but de l’actuel numéro est ambitieux : il veut éveiller l’esprit critique des jeunes vis-à-vis de ce problème qui guette tout jeune sénégalais aujourd’hui. Il est d’une certaine manière facile et peut-être commode de se laisser aller dans un découragement et un prétendu manque de perspectives. Il est alléchant de se laisser porter par un mirage, par une Europe rêvée, virtuelle. Le nouveau numéro d’Afrique Citoyenne a pour but de sensibiliser les jeunes sur toutes les conséquences néfastes de l’émigration clandestines. Ces conséquences ne sont pas seulement individuelles avec la mort ou la maladie des émigrés, non seulement familiales avec l’appauvrissement encore plus poussé des familles qui ont tout donné pour que le jeune parte. C’est toute la société qui perd, elle perd les bras valides, des jeunes pleins de vigueur, d’enthousiasme, de courage, des jeunes qui sont appelés à construire la société de demain. Elle perd aussi des potentialités économiques, car certains villages et quartiers se sont retrouvés sans pirogues, sans pêcheurs, sans poisson – poisson qui faisait vivre les industries de transformation.
Notre bande dessinée est un appel aux jeunes, un appel pour qu’ils refusent de suivre l’appel des sirènes de l’émigration, de se livrer à une mort atroce, à un retour forcé honteux, à une vie humiliante d’émigré clandestin, à la perte d’identité. C’est également un appel pour qu’ils aient le courage d’affronter la réalité telle qu’elle est, le courage de prendre leur destin en main, d’être créatifs, de prendre des initiatives et à se battre pour réussir leur vie au Sénégal. L’émigration peut être une solution pour certains, mais pas pour toute une génération. C’est dans ce sens qu’à la fin de l’histoire, Oussou décide de fonder un comité anti-émigration, une initiative qui fera des émules dans les écoles, nous l’espérons bien.